Le Maroc confiant face à une affaire nébuleuse

Depuis une semaine, l’affaire Pegasus envahit les médias nationaux et internationaux, créant une polémique d’envergure et suscitant des réactions de tous bords. A l’instar de plusieurs Etats, le Maroc a été accusé d’avoir utilisé l’outil informatique de la firme israélienne « NSO Group » pour espionner aussi bien des personnalités politiques étrangères que des journalistes marocains et français.

Des allégations catégoriquement rejetées par le Royaume, qui n’a pas manqué de saisir Amnesty International et Forbidden Stories en justice pour diffamation, afin « que toute la lumière soit faite sur les allégations mensongères de ces deux organisations qui avancent des éléments sans la moindre preuve concrète et démontrée », comme l’a bien souligné Me Olivier Baratelli, avocat du Maroc dans cette affaire.

Si le procès ne devrait pas avoir lieu avant environ deux ans, après une première audience procédurale prévue le 8 octobre devant la Chambre française spécialisée en droit de la presse, les premières déclarations des responsables de l’entreprise mise en cause et des officiels marocains laissent prévoir que l’affaire Pegasus n’est rien d’autre qu’un coup de bluff.

« Nous serons très heureux qu’une enquête soit menée sur l’affaire, car elle nous permettra de laver notre image », a déclaré Shalev Hulio, co-fondateur et PDG du groupe NSO, dans une interview avec le journal israélien « Israel Hayom », ajoutant que l’entreprise n’a jamais eu de liens avec la liste publiée par les médias. Une déclaration qui converge avec la sortie du Royaume qui a démenti l’acquisition dudit logiciel, défiant les organisations précitées de fournir les éléments de preuve qui permettraient de conforter leur accusation, surtout qu’elles mettent à risque les relations diplomatiques du Maroc avec plusieurs partenaires, particulièrement la France.

« Le Maroc n’a pas espionné le Président Emmanuel Macron. Il n’a pas non plus espionné l’ancien Premier ministre ou des membres du gouvernement. D’ailleurs, aucun élément ne corrobore cela », a indiqué l’ambassadeur en France, Chakib Benmoussa, dans une interview avec le quotidien français «Le Quotidien du Dimanche». Celui-ci a ajouté que « la relation entre la France et le Maroc est particulière, construite sur l’Histoire, sur des liens humains et culturels extrêmement forts, sur des intérêts communs…il est donc tout à fait compréhensible que «des acteurs en prennent ombrage ».

Dans ce sillage, Hassan Saoudi, ancien Colonel de la Gendarmerie Royale, expert des questions sécuritaires et consultant/directeur de Securi-Consulting, nous indique que la campagne médiatique menée par la presse française contre le Maroc est saugrenue et suspicieuse, vu que des pays ont intérêt à ternir l’image du Royaume, en l’occurrence l’Algérie, qui a loué la crédibilité de Forbidden Stories et d’Amnesty International. « Plutôt que de donner crédit à des allégations péremptoires, il faut se demander à qui profite cette campagne calomnieuse, et qui cherche à s’en prévaloir et à en tirer bénéfice », a-t-il poursuivi.

La justice tranchera

Ainsi, l’enjeu est désormais d’établir la matérialité des faits, de sorte à déterminer les acteurs derrière cette affaire. Selon Mourad Elajouti, président du Club des Avocats au Maroc, la procédure judiciaire engagée par le Maroc devant la justice française, conformément à la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, incriminant les infractions de diffamation et d’injure, va permettre «de déterminer les circonstances et d’élucider les tenants et aboutissants entourant la publication de ces accusations et allégations », recadrant ainsi le débat sur cette question.

« Nous avons travaillé sur un rapport technique avec des experts en la matière, qui nous a permis de relever un certain nombre de lacunes méthodologiques dudit rapport », indique Elajouti, ajoutant qu’Amnesty International s’est basée auparavant sur des messages pirates sur l’application WhatsApp pour justifier son plaidoyer d’espionnage.

Or, la Direction Générale de la Sécurité des Systèmes d’Information (DGSSI), dépendant de l’Administration de la Défense Nationale, « avait publié deux bulletins de sécurité, le premier date de mai 2019 et le deuxième en octobre 2019, pour alerter les Marocains par rapport à des risques d’intrusion via des logiciels d’espionnage sur l’application WhatsApp. Elle leur a demandé de faire des mises à jour de cette application pour se protéger contre d’éventuelles attaques. Ce qui prouve la bonne foi des autorités marocaines », ajoute notre interlocuteur.

L’expert des questions sécuritaires et consultant/directeur de Securi-Consulting, ajoute dans ce même sens que le fait que le Maroc ait saisi la justice aussi bien française que marocaine, prouve que le Royaume n’a rien à cacher et confiant en son innocence. Celui-ci rappelle que le Maroc, de par son Histoire, n’a jamais été un Etat voyou, vu sa tradition historique et sa réputation à l’international. En témoigne son expertise incontestable, convoitée par tous ses partenaires, dans la lutte contre le terrorisme et le contre-espionnage, corrobore Hassan Saoudi, soulignant que la justice va tirer les choses au clair.
 

Les services de Renseignement dans le viseur

Par ailleurs, plusieurs médias français, notamment Le Monde, Mediapart ou encore Le Point, plaident que les services de Renseignement marocains auraient déjà consulté le logiciel de « NSO Group ». Une information considérée comme une « banalité » par Chakib Benmoussa, puisqu’à l’instar de leurs homologues dans le monde, ces derniers s’intéressent à des logiciels et des outils technologiques pour faire leur travail de protection des intérêts supérieurs du pays et des citoyens, « sauf qu’ils n’ont pas acquis Pegasus », réaffirme le diplomate.

Dans ce sillage, le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita a soutenu, dans une interview avec le journal panafricain «Jeune Afrique», que les nouvelles technologies sont une partie essentielle du travail des services de sécurité. Mais ce n’est pas pour autant un domaine gouverné par l’anarchie et l’arbitraire, ce n’est pas la « jungle numérique », a-t-il affirmé, notant que « qu’elle soit classique ou moins classique, la surveillance se déploie dans le cadre de la loi, toujours ».

Loin des discours relevant du politiquement correct, Hassan Saoudi nous indique de son côté que les pratiques d’espionnage font partie des pratiques courantes entre les Etats. « Tout le monde espionne tout le monde », estime-t-il, arguant que même les pays occidentaux, qui sont pourtant des alliés, s’espionnent entre eux. En témoigne l’affaire des écoutes des dirigeants européens qui aurait été menée par les services de Renseignement américains en 2013 et le récent scandale du Danemark, soupçonné d’épier ses alliés de l’Union Européenne.

Toutefois, sur l’affaire Pegasus, notre interlocuteur reste convaincu que le Royaume n’a aucun intérêt à entreprendre de tels actes d’espionnage, car, comme précisé précédemment et comme déclaré par la diplomatie marocaine, le Royaume s’inscrit sans complexes dans cette relation responsable d’ouverture sur le monde et privilégie une approche de coopération à l’international sur les sujets en relation avec la paix dans le monde ou la lutte contre le terrorisme, sans pour autant forcer la main.

Cela dit, au moment où Amnesty International, le consortium « Forbidden Stories » ainsi que leurs soutiens et protégés peinent toujours à fournir des preuves tangibles et admissibles, le Maroc a rendu sa position claire et nette sur la question de la production de ces logiciels intrusifs et de leur exploitation qui nécessite certainement une approche multilatérale de régulation à laquelle, en l’annonçant via ses canaux diplomatiques, il est prêt à contribuer.

 

Saâd JAFRI

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