La dialectique du salamalec : l’art du rythme continu

C’est l’histoire d’un gars qui commence une phrase à neuf heures moins cinq et qui la termine le lendemain soir. Mais c’est pas mon histoire à moi rassurez-vous, c’est l’histoire de plein de musiciens. L’art de l’interaction continue entre celui qui joue et celui qui écoute.

Connaissez-vous la dialectique du Salamalec ? L’art du rythme continu © Getty / Westend61
Le salamalec, c’est l’art de tourner autour du pot

Dans les civilisations orientales, on aborde jamais une note de manière frontale. De même, dans une conversation, on ne va jamais droit au but. Ça ne se fait pas, c’est impoli. 

On pratique l’art de l’évitement, on contourne, on s’en va ailleurs, on digresse et puis on revient tout doucement. 

L’art du salamalec, c’est l’art du labyrinthe, c’est l’abolition du temps

« Vous avez des montres, nous avons le temps », disent les Orientaux. Les circonvolutions des céramiques iraniennes ou les motifs des moucharabieh sont comparables aux ornementations de l’Oud ou aux mélismes du chant. 

Schéhérazade ne doit sa survie qu’à l’histoire interminable qu’elle invente pour le sultan, dans un récit qui va durer mille et une nuits. Si elle s’arrête, elle meurt. 

Le charmeur de serpent tient le cobra à distance par le son de sa flûte, il pratique le souffle continu. S’il s’arrête pour respirer, il meurt. Ce musicien est typiquement un musicien oriental parce son fonctionnement est l’improvisation. Il ne lit pas la partition que quelqu’un d’autre a écrite pour lui, il est le producteur libre de ses phrases dans un cadre donné par les maqâm, un champ de note bien identifié dans lequel il peut puiser à satiété selon l’ordre et le rythme qu’il fixe d’un commun accord avec ses partenaires. 

Dans le Caucase, des improvisations collectives réunissant jusqu’à 10 musiciens peuvent durer 45 minutes, sans chef-d’orchestre, avec des changements de tempo et de mode parfaitement synchronisés déclenchés sous l’impulsion d’un récitant qui, soudain, fait un appel. Aussitôt, les autres identifient cet appel et tous changent de gamme, de tempo en même temps, montant en intensité, amenant l’auditeur à s’élever sur une échelle émotionnelle jusqu’à lancer des râles de satisfaction, des encouragements, des cris. 

C’est exactement le même cérémonial qui se déroule à Séville lors d’un spectacle de flamenco où l’assistance lance le fameux « Olé » pour ponctuer un beau phrasé ou dans un club de jazz de New York lorsque le public salue par des cris, des applaudissements, un bon solo en plein milieu d’un morceau. 

Il y a une interaction entre celui qui joue et celui qui écoute

L’assistance ayant une réelle influence sur ce qui se passe sur scène. Le discours d’un musicien dépend de l’auditoire auquel il s’adresse. C’est une affaire de fluides, un fluide dans lequel sont immergés acteurs et spectateurs. Et ce, avant même que le spectacle ne commence, tout spectacle est une cérémonie, un ensemble d’actes solennels : les lumières s’éteignent, on demande le silence, il faut éteindre les portables, les trois coups sont frappés, le rideau s’ouvre. Autant de gestes ritualisés qui font monter la tension. 

Lorsque l’artiste entre sur scène, il le sent immédiatement, ce fluide qui l’englue. Sa proposition, aussi préparée soit-elle, n’est plus qu’une réponse à ce milieu vibratoire. Il doit se débattre pour retrouver son autonomie. C’est pourquoi le prélude est un moment capital pour le musicien. Il s’accorde, il cherche à s’adapter comme un baigneur qui s’introduit lentement dans la mer, fait les 100 pas, s’asperge progressivement. Et quand, enfin acclimaté, il se coule dans l’eau, le moindre de ses mouvements devient une onde qui le réunit au spectateur. Ce dernier va vibrer et renvoyer l’onde en temps réel à l’artiste qui va ressentir immédiatement ce qu’éprouve l’auditeur. Si l’auditeur est à l’écoute, la musique trouve le chemin de son cœur et les musiciens n’en jouent que mieux. Si l’auditeur ne ressent rien, les musiciens se mettent à bégayer, ses notes ne peuvent entrer dans l’oreille du destinataire, elles créent un embouteillage empêchant la musique de circuler. C’est la mésaventure qui arriva au jeune Ludwig van Beethoven alors qu’il avait 17 ans, lorsqu’il joua devant le dieu Mozart.

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