le calvaire de Shabaz, Afghan vivant en France, coincé à Kaboul

Shabaz vit en région parisienne depuis 2006, marié à une Française qui désespère de le voir revenir. Il fait partie des milliers de personnes qui tentent d’accéder à l’aéroport de Kaboul, seule porte de sortie de l’Afghanistan dirigé par les talibans. Récit d’une tentative de fuite pour retrouver sa vie d’avant.

Depuis la chute de Kaboul, une marée humaine se presse à l’aéroport de Kaboul, espérant pouvoir embarquer © AFP / Wakil KOHSAR

Shabaz, le dernier de sa fratrie, était venu régler des problèmes administratifs à la mort de son père. Il avait prévu un séjour de trois semaines. Départ le 1er aout, retour le 22 aout et reprise de son travail de manutentionnaire dès le lendemain. 

Mais lundi prochain, Shabaz ne sera pas à son poste. Il est coincé dans Kaboul, depuis la prise fulgurante de la ville par les talibans. « Il dort dans la maison de son père décédé, il est seul, n’a plus de famille là-bas, il n’a plus d’argent et les sociétés de transfert d’argent sont fermées » s’inquiète sa femme Florence, jointe par France Inter. 

« Il a envoyé une photo, il est décomposé », poursuit-elle depuis leur domicile de région parisienne, « comment je vais le retrouver si je le retrouve » ?

Shabaz à Kaboul, l’angoisse le fait paraitre plus vieux / DR
L’aéroport est devenu quasi inaccessible

Jeudi, cet afghan de 49 ans tente d’aller à l’aéroport sur les conseils des autorités françaises, contactées par sa femme. Direction la porte sud de l’enceinte aéroportuaire. Des dizaines de milliers de personnes sont là, agglutinées dans une cohue harassante, au milieu d’une foule épuisée. Shabaz raconte à France Inter : « Il y avait des tirs de sommation tout le temps, et puis à un moment, sans savoir comment, il y a eu trois morts autour de moi. C’est passé si près. Les enfants pleuraient, j’ai couru, je ne savais pas quoi faire. Aujourd’hui je suis resté à la maison, mon corps me fait trop mal ». 

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Il y a ceux qui tentent de voyager sans aucun document mais qui forcent le destin à tout prix pour passer. 

Ceux avec des documents en règle qui ne parviennent pas à accéder aux portes d’accès. 

Et ceux qui sont refoulés par les talibans qui bloquent les entrées pour entrer dans le dernier périmètre. C’est ce qui est arrivé à Shabaz. « Ils ne m’ont pas laissés passer, ils m’ont insulté en m’ordonnant de faire demi-tour. Si on ne peut pas accéder à l’aéroport, qu’est ce que je peux faire ?  » 

Pas de passeport français mais une carte de séjour de 10 ans

Désemparée par l’arrêt aussi rapide des vols commerciaux, Florence commence les démarches pour avertir les autorités françaises. Ambassade de France à Kaboul, Quai d’Orsay, elle tente tous les contacts qu’elle trouve. « Une seule fois j’ai eu quelqu’un en ligne, elle m’a conseillé d’adresser un mail à la cellule de crise. J’attends une réponse. En tout cas, ils sont prévenus de sa présence sur le sol afghan », assure-t-elle, tout en se remémorant un appel non abouti au ministère des Affaires étrangères, après 1h53 minutes d’attente.

Shabaz montre plus de colère : « Je suis déçu, je ne comprends pas pourquoi ils ne m’aident pas. Qui suis-je pour eux ? L’aéroport est inaccessible, je ne peux rien faire à part me cacher chez mon père. Je travaille dans ce pays depuis 15 ans, je paie toutes mes charges et ils me laissent sur le bord de la route ». Il n’a pas de passeport français mais il est dans une situation parfaitement légale avec une carte de séjour de 10 ans. Remise par la préfecture de Seine-Saint-Denis, elle expire fin 2025. 

Florence et Shabaz se sont mariés en Grande Bretagne en 2002 / DR
Il a déjà fui les talibans en 2000

Shabaz a déjà connu le mal taliban. Alors jeune homme de 25 ans, il a été emprisonné à Kandahar en 1997 pendant trois ans et huit mois. Il a réussi à fuir, mais il se doute que son nom est encore quelque part dans l’esprit de certains fondamentalistes. Les souvenirs de ces années de cauchemar reviennent. « Cet après-midi, il était 14h, un commando a frappé à la porte d’un voisin. Je les ai vus. Ils cherchaient des armes visiblement. Je suis parti me cacher. S’ils apprennent que ma femme est française, croyez-moi, ils vont me tuer » raconte Shabaz, « effrayé de voir que sa propre histoire se répète ».

En 2000, il prend la route de l’exil. Un an après et 8 000 euros en moins, il arrive en France après une traversée de l’Europe. Il échoue dans le camp de Sangatte (démantelé en décembre 2002 par le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy). C’est là qu’il rencontre Florence, qui travaille à l’époque sur un documentaire consacré aux migrants. 

Florence le suit jusqu’en Angleterre où il a réussi à aller. Ils se marient en 2002. Trois ans plus tard, il parvient à revenir en France après de gros problèmes administratifs côté anglais. 

Près de 20 ans plus tard, le couple franco-afghan revit l’usure de l’exil et l’incertitude des retrouvailles.

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