les deux tempêtes de 1999 racontées par ceux qui les ont vécues

Au lendemain du passage des deux tempêtes, le paysage français est méconnaissable. Après la peur, l’heure est au constat. Lothar et Martin ont fait 88 morts. Quant aux dégâts, la Fédération française de l’assurance évalue le coût total des dommages à 6,9 milliards d’euros. Près de 3,5 millions foyers sont privés d’électricité. Pour rétablir le courant au plus vite, EDF dépêche des agents français et européens vers les zones les plus sinistrées. 

François Girgio, expert en assurance dans un cabinet à Paris : J’arrive à l’aéroport Charles-de-Gaulle à 3 heures du matin, d’un vol Air France au départ de Nice qui a eu plusieurs heures de retard. C’est en prenant la route pour le Val-d’Oise que je constate les dégâts laissés par les tempêtes. Je prends une douche et me rends compte de l’ampleur de ce qu’il vient de se passer. Je décide de partir directement au bureau. A 6 heures, je suis sur le pied de guerre. Mon patron, déjà sur place, me lance : « François, on va avoir du travail ! » Le bruit du fax est devenu incessant.

Chloé Bour, sur les routes de Dordogne : Après avoir abandonné notre voiture ensevelie sous les arbres, mon père et moi avons couru un kilomètre pour rejoindre la départementale D6. Là-bas, on a finalement trouvé une voiture dans laquelle se réfugier. Il est désormais 7 heures du matin, on est mardi, et ça fait presque douze heures qu’on attend dans cette voiture, loin d’être bercés par le bruit sourd du vent qui manque à chaque rafale de nous faire envoler. Les pompiers n’ont pas pu dégager la route avant, car, au milieu de la nuit, leur camion a pris feu à cause de lignes à moyenne tension tombées dessus. 

Eric Legris, pépiniériste de Charente-Maritime : Il ne reste plus rien debout des 1 200 m2 de l’entreprise : les serres sont couchées, les arbres pliés, il n’y a plus de courant, mon bureau a disparu…

Grégoire Schwartz, 8 ans à l’époque, chez sa grand-mère en Dordogne : Plus d’électricité dans la maison. Heureusement, ma grand-mère a une cuisinière à bois. Et ça tombe bien, il faut manger toute la nourriture stockée dans le congélateur à l’arrêt avant qu’elle ne périsse. Des cèpes, du foie gras, du gibier… Ça va être repas de fête pendant plusieurs jours, à la lueur des bougies.

Philippe Glandus, responsable d’une agence d’exploitation EDF en Haute-Vienne : Les 18 000 foyers alimentés par mon agence sont sans électricité. Il n’y a plus de réseau haute-tension. Une galère monstre commence. J’appelle mon chef à Limoges : « Il y a trop de travail ici. On n’est qu’une dizaine d’agents. Il va nous falloir du renfort. » Je réussis à récupérer un groupe électrogène pour l’agence, et j’en fais profiter aux habitants du quartier, à la gendarmerie et à la boulangerie.

Des lignes haute-tension couchées dans le Bas-Rhin. ((MAXPPP/BEP/L’ALSACE))

Christophe Gatineau, sur l’exploitation agricole familiale en Charente-Maritime : C’est la première fois que je vois mon père pleurer. Dans le village, les paysans affichent la même peine, le même désespoir. Tous nos paysages ont été balayés en un coup de vent. Mêmes les arbres centenaires n’ont pas résisté… Miraculeusement, la voiture de mes parents, garée dans un coin de la ferme, n’a pas une seule égratignure. L’océan, lui, a recouvert les marais. J’ai même vu un bateau de pêche traverser l’autoroute entre Rochefort et La Rochelle. 

Claudine Bandin, chez ses parents en Haute-Vienne : Dans un premier temps, il a fallu aller à la pêche aux bougies et aux lampes. Parce qu’au milieu de l’hiver, il fait noir une bonne partie de la journée. Pour aider, les prêtres mettent même à disposition des cierges que chacun peut prendre. Avec mon père, on fait la tournée des églises ! Sur la route, c’est l’apocalypse… Quand vous passez à certains endroits pendant des années et que tout est par terre, vous ne reconnaissez pas où vous êtes, où vous étiez hier. Vous n’êtes plus chez vous nulle part, en fait.

Dominique Escale, prévisionniste à Météo France à Paris : Après le passage des tempêtes, c’est le moment du bilan. On prend conscience que la France métropolitaine peut être touchée par des événements exceptionnels. On se pensait à l’abri de tout ça. Il va falloir améliorer nos prévisions, pour mieux anticiper et prévenir de manière plus efficace la population.

Privés d’électricité, près d’un million de Français passent à l’an 2000 à la bougie. Dans certaines zones isolées, le courant n’est rétabli que près d’un mois plus tard. Pendant plusieurs années, les paysages français ont porté les stigmates de ces tempêtes. En 2001, Méteo France réforme son système d’alerte, au profit d’un code couleur (vert, jaune, orange et rouge), plus clair pour prévenir la population d’un potentiel risque. Au service météorologique comme dans la mémoire des sinistrés, Lothar et Martin demeurent « les tempêtes du siècle ».

***Texte : Adeline Mullet et Alice Galopin

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