l’itinéraire de la journaliste Sonia Ghezali pour rentrer en France depuis l’Afghanistan

La journaliste correspondante de RFI a fait vivre l’offensive des talibans en Afghanistan, jusqu’à leur arrivée dans la capitale Kaboul. Elle est revenue en France, elle raconte son départ précipitée à France Inter.

La journaliste, correspondante de RFI en Afghanistan, Sonia Ghezali . © Radio France / *

Il y a d’abord des messages qui lui parviennent ce dimanche 15 août sur son portable. Des amis de Sonia Ghezali ont vu des talibans dans des quartiers de Kaboul, la capitale afghane. Pour les antennes de RFI et Radio France, la correspondante relate depuis plusieurs semaines l’offensive des islamistes dans le pays. « Puis tout d’un coup, on a commencé à voir des vidéos du centre de Kaboul. Avec des talibans dans les quartiers très près de chez nous, on reconnaît des quartiers que l’on a l’habitude de fréquenter » raconte Sonia Ghezali. Puis, avec deux collègues journalistes, elle entend des klaxons, des cris depuis son appartement. À la fenêtre de son appartement, elle voit des files de voitures et des habitants qui partent en courant dans tous les sens. « C’est à ce moment-là que l’on a compris que les talibans étaient dans Kaboul et que tout basculait. » Direction l’ambassade de France.

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Des centaines de personnes devant l’ambassade

L’arrivée si rapide des talibans dans Kaboul l’a surprise. « C’était assez soudain. On pensait que ça allait arriver au mois de septembre, après le départ des troupes étrangères. » Quelques jours avant, l’ambassade de France leur avait demandé de se tenir prêt. Très vite, Sonia Ghezali et ses confrères plient bagage, mais aucun taxi ne peut venir les chercher pour les transporter. Ils sont bloqués dans les bouchons. Les journalistes finissent par rejoindre l’ambassade, aidée par la fixeuse d’un vidéaste australien. Sous ses yeux, « il y a un afflux de personne, des personnes désespérées qui cherchaient un refuge parce qu’elles étaient terrorisées de voir les talibans arriver. Tout d’un coup, il y a eu des centaines de personnes qui sont arrivées devant les portes de l’ambassade de France et qui suppliaient pour qu’on leur ouvre la porte, pour les abriter, pour les protéger contre les talibans. »

En quelques heures, les talibans quadrillent la ville, prennent possession des postes de police, des barrages. « Ils étaient partout » témoigne Sonia Ghezali. Des maisons sont saccagées. Autour de l’ambassade, des explosions retentissent, il y a des tirs. Des policiers devant l’entrée décident d’ouvrir la porte et de laisser entrer ceux qui s’étaient massés devant l’ambassade. « Mais on ne savait pas si ces gens-là allaient pouvoir être évacuées. » Sonia Ghezali reconnaît certaines femmes présentes, ce sont des militantes de la société civile, propriétaire de cafés mixtes, elles s’affichaient dans les médias sans voile. « Elles ont un discours féministe, moderne, ouverte sur le monde » explique Sonia Ghezali.

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Trois nuits à l’ambassade de France

Lors de la prise de Kaboul par les talibans, une partie des ressortissants français sont évacués vers l’aéroport militaire par hélicoptère, grâce aux américains. La journaliste restera trois nuits à l’ambassade de France. Ils sont 400, l’évacuation sera complexe. Impossible d’aller à bord d’un hélicoptère, car l’armée américaine prend en charge seulement ses ressortissants. Une dizaine de bus sont donc affrétés, sous escorte des talibans. « Il y a des familles, on suffoque dans ces bus, on ouvre les fenêtres » se souvient Sonia Ghezali. 

On se rend compte que des personnes sont en train de rôder, et ils n’attendent qu’une chose, s’insérer dans le bus pour pouvoir entrer dans l’aéroport militaire.

L’une de ses scènes arrive, la tentative échoue. Le voyage dure 1h30, « c’était éprouvant, on avançait très très lentement ». Le bus accède à l’aéroport par la porte nord. Il y a l’armée américaine, des forces spéciales françaises.

Sonia Ghezali nous fait écouter le témoignage d’une femme recueillie près de l’aéroport. C’était l’une de ses traductrices, elle travaille à présent pour les Nations unies à Kaboul. Sa famille est communiste. Elle attend depuis plusieurs jours devant la porte nord. Son nom figure sur la liste des afghans à évacuer. Elle raconte : « Les militaires tirent sur les civils. Ils ont tiré sur trois personnes dans la foule. Les talibans ont fermé la route et les militaires ont tiré en l’air pour montrer qu’eux aussi, ils avaient le pouvoir. Les talibans ont fait pareil pour nous prouver que le pouvoir est maintenant dans leurs mains. Et dans ces échanges de tirs, des civils ont été blessés. » Sonia Ghezali précise que la jeune femme a été frappée ce samedi matin. 

Il faut imaginer la cohue et ces centaines d’Afghans, des femmes, des enfants en bas âge qui sont pris en étau entre les forces américaines et les talibans, et qui tirent en l’air mais aussi sur la foule.

La traque des fixeurs, traducteurs et journalistes afghans

Sonia Ghezali travaille depuis 2016 en Afghanistan. Être journaliste dans ce pays, « on dit souvent que c’est le troisième genre ». Elle détaille : « Nous ne sommes pas considérées comme les femmes afghanes. On n’est pas non plus traitées comme des hommes. » Lors des cinq dernières années, « je trouve que j’ai pu travailler avec beaucoup de facilité », notamment grâce aux fixeurs. « Sans eux on ne pourrait pas faire notre métier. Ils ont les accès, ils savent où aller en toute sécurité, ils connaissent les meilleurs personnes pour obtenir des interviews. » Ce sont des intermédiaires et aujourd’hui des cibles des talibans. « Je suis très inquiet pour eux. »

Sonia Ghezali craint des représailles. « Encore hier, l’un mes anciens fixeurs de Jalalabad, dans l’est du pays, et en France depuis trois ans, m’a envoyé un message terrorisé en me suppliant de l’aider à faire sortir sa famille parce que les talibans sont allés leur rendre visite deux fois déjà en leur posant des questions très précises sur ses activités. Il y a une chasse à l’homme clairement qui se met en place. » Elle affirme que les talibans font du porte à porte pour récolter des informations sur les traducteurs, les fixeurs, les journalistes, ceux qui ont travaillé avec les services de sécurité ou les gouvernements. « C’est extrêmement inquiétant parce qu’on ne sait pas ce qui va se passer pour toutes ces personnes-là (…). Il faudrait peut-être songer à les évacuer par les pays voisins, notamment le Pakistan » conclut Sonia Ghezali.

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